Interview : Sébastien Dangin [Agence Tectoniques]

Pouvez-vous nous présenter l’agence Tectoniques ?

« Cela fait presque vingt ans que l’agence existe. Trois des quatre associés sont là depuis le début : Alain Vargas, Max Rolland et Pierre Yves Lebouc. Raphaël Verboud est venu récemment remplacer Jocelyne Duvert.

Aux quatre associés s’ajoutent onze architectes, un conducteur de travaux, une secrétaire-comptable et un responsable d’affaires. Cette année, nous avons intégré un jeune économiste. Tectoniques compte au total 17 personnes, avec une optique permanente de consolidation des ressources.

Cette année, l’agence déménage à proximité du centre de la Part Dieu, boulevard Deruelle. »

A lecture de votre site, l’équipe Tectoniques propose de mettre en œuvre des protocoles constructifs, simples, propres et évolutifs :

  • éviter les complexités inutiles
  • assurer l’adaptabilité et l’évolution des ouvrages
  • proposer une architecture intelligible où les choses existent pour ce qu’elles sont sans faux semblant…
  • placer l’écologie au rang d’outil conceptuel
  • positionner l’architecture comme un résultat et non comme un postulat

Cela veut il dire qu’il faut arrêter « l’architecture démesure »?

« Le fait même d’énoncer ces principes, en une sorte de manifeste, est à signaler, si l’on considère l’importance pour une agence d’explorer un certain nombre d’idées partagées par l’équipe de conception. Toutes les agences n’essaient pas forcément de construire une identité et une démarche cohérente.

Ce “manifeste” n’est pourtant pas nécessairement un point de départ : les idées partagées dont il est question ici n’étaient pas des évidences ou des préalables à la création de l’agence. Elles se sont révélées et harmonisées avec le temps et continuent d’évoluer.

Notre architecture est en phase avec le nom de l’agence : il y a bien un questionnement du caractère constructif, du dialogue entre l’espace généré par la structure et la structure elle-même. »

C’est une architecture intelligente en fait ?

« Je pense que tout architecte qui défend son architecture, la qualifiera d’intelligente. Il y a plusieurs formes d’intelligence.

On peut dire qu’il y a une intelligence du process, c’est ce que l’on essaie d’explorer. Nous essayons de répondre à la question : comment mettre en oeuvre les matériaux, le moins possible sur les chantiers, le plus possible en amont par la préfabrication et la filière sèche. Chez nous, cela est orienté vers le bois. Il s’agit d’un matériau phare que l’on utilise pour ses différentes qualités [notamment stockage de dioxyde de carbone, performances mécaniques et thermiques, usinabilité, comportement au feu, diversité des mises en oeuvres sur le plan visuel et tactile, etc.]. La démarche est valable avec d’autres matériaux.

On peut dire aussi qu’il y a une intelligence de la structure : la compréhension de la structure, dans le travail du bois, est primordiale. [Cela passe par le choix des portées, des assemblages, et la façon de les donner à lire.] »

Vous êtes passionné par le bois ? C’est un matériau qui vous parle ?

« Oui assurément. Beaucoup de jeunes architectes qui arrivent ici, viennent également pour que l’on puisse progresser ensemble sur ce matériau. Cela ne signifie pas que l’on choisit le bois systématiquement quel que soit le projet, car dans ce cas on tomberait dans un travers de la conception. En effet, le bois n’est pas forcément “la” réponse : on essaie de voir dans quelle mesure le bois peut être une réponse. Il y a aussi un rapport à l’écologie qui est évident. C’est une dimension qui nous tient tous à coeur, n’a de cesse que de se renforcer, et qui converge avec les préoccupations de notre société.

La demande s’oriente beaucoup sur l’écologie et, de façon parfois simpliste, le bois. Le « grands public » associe de plus en plus le niveau de confort à des solutions de type écologique, ce qui peut passer par la mise en oeuvre du bois. Mais on ne construit pas « écologique » en apposant un simple label, ou en privilégiant un matériau. Il faut également questionner nos usages, nos pratiques, nos habitudes. Le mode de vie et le bâtiment à construire vont de pair. »

Vous avez concouru pour la réalisation du nouveau musée d’art moderne et contemporain de Varsovie. Vous avez fini en 5ème position sur les 109 projets rendus avec 53 points… Comment arrive-t-on à ce résultat ?

« Sur ce type de concours, il y a une multitude de concurrents. Les finalistes ne doivent pas omettre la pertinence des propositions concurrentes. Pour autant, nous étions contents (fiers?) d’arriver à ce résultat, qui n’est certainement pas hasardeux : nous avions au moins répondu à un enjeu. Nous étions en phase avec les attentes “locales”. En l’occurence, la “localité” est un pays Membre de l’Union Européenne. Nous osons croire que notre agence place ainsi ses réflexions dans un contexte plus large : celui de l’Europe.

Nous pensons encore aujourd’hui que notre projet apportait une réponse juste, au regard de l’histoire de la Pologne, du site particulier où le projet s’implantait, et de la dynamique suggérée par le programme. Le lauréat a été critiqué par le public. Son projet est sans échappatoire. Il reste dans un registre monumental et formaliste qui ne regarde pas vers l’avenir et qui fait écho à une part difficile de l’histoire du pays. La population semblait être en véritable demande de renouveau.

Nous avons cherché un peu d’audace, en proposant notamment une volumétrie souple et une peau variable, qui s’adaptait aux saisons. En période de gel, elle fabriquait une coque de glace. Il s’agissait d’un témoignage sur le climat, et aussi sur le temps qui défile.

La question était de s’inscrire dans ce qui existait, tout en le bouleversant juste ce qu’il faut … »

Laboratoire d’écologie et de génomique, écoles écolos, nouveaux projets à Vaulx en Velin, maisons de retraite, halle de marché photovoltaïque, nouvelle génération de résidences sociales… Vos réponses à l’architecture sont larges… Comment arrive t’on a concilier environnement et chiffre d’affaires ?

« L’environnement ne devrait pas être perçu comme un surcoût du point de vu de la maîtrise d’ouvrage.

Hélas, par contre, il s’agit souvent d’un surcoût pour nous. Car nous avons maintenant affaire à des édifices complexes comprenant des calculs de matériaux, de structure, d’enveloppes multicouches [résistance thermique, étanchéité à l’air, perméabilité à la vapeur, inertie, contrôle de lumière, acoustique, etc.].

Nous intégrons systématiquement la composante environnementale. On essaie d’atteindre la haute qualité en utilisant aussi bien les nouveaux outils que les outils plus ou moins empiriques et traditionnels de l’architecture. En revanche, le terrain de négociation sur le coût des études n’a pas beaucoup bougé, sauf peut être sur quelques opérations avec label (HQE, BBC, etc.) où le maître d’ouvrage accepte un léger surcoût à l’investissement et prend conscience de la notion de coût global.

Il faut qu’il y ait une prise de conscience de la part de tous. Notre logique est que l’éventuel surcoût à l’investissement, s’il est fait de façon ciblée et maîtrisée, est forcément rentabilisé, en termes économiques aussi bien qu’écologiques.

On peut être en face de 3 situations :

  • “HQE” ou démarche équivalente
  • “Aucune exigence environnementale”, ou la logique du rentabilisé à court terme sans se soucier des conséquences.
  • “pseudo-HQE” : il y a une exigence environnementale (usagers, maître d’ouvrage), mais elle n’est pas exprimée précisément ; les objectifs ne sont pas hiérarchisés, et surtout le budget reste calé sur des opérations “conventionnelles” : comment se faire seconder par des BET spécialisés, et adopter des matériaux et mises en œuvre différentes dans ces conditions ? »

Sébastien DANGIN, vous êtes né en 1980, vous êtes architecte DPLG depuis 2005 à l’agence Tectoniques, vous êtes diplômé de l’école d’architecture de Lyon où vous avez obtenu votre diplôme en 2006. Vous avez participé à un échange ERASMUS à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Vous avez participé à de nombreux projets et avez également travaillé comme architecte au sein de l’agence NOVAE de Lyon. Tout ce background fait de vous ce que vous êtes devenu aujourd’hui… Quel est votre premier souvenir d’architecture ?

« Question difficile, car cela remonte à l’enfance… dès le premier instant où l’on observe les choses autour de soi. Je n’ai pas de premier souvenir vraiment précis. Cependant, je dirais que mon premier voyage à Paris m’a marqué [vers 8-9 ans je crois]. J’ai découvert alors une autre échelle de bâtiment public et d’espace public. Mon premier souvenir est donc une notion d’espace.

Autre souvenir, à l’inverse, dans ma région d’origine peu peuplée : il s’agit de l’architecture vernaculaire, l’architecture sans architecte. Des murs de silex et chaux et des charpentes faites avec le bois que l’on trouve localement, sans exigence esthétique apparente et qui se met en place de par la tradition et les usages. Il y a donc ces 2 niveaux, le local et le voyage urbain.

Après, vers l’âge de 18 ans, il y a eu quelques bâtiments et noms qui appellent la critique et qui donnent envie d’exercer son esprit dans l’analyse… C’est là que naissent vraiment les premières émotions : le Corbusier, Piano… Ce sont des découvertes fantastiques. »

Que sont devenus vos rêves d’étudiant ?

« Ils sont toujours présents, ils me taraudent tous les jours. Par exemple, j’ai toujours été attiré par les zones très peu peuplées : pôles, montagnes, déserts arides, forêts…haute mer. Parcourir et construire (peu et bien) dans ces zones là, c’est un rêve.

Mais il y a un rêve plus quotidien : construire bien pour nous tous et faire évoluer notre société. Ce fond là cohabite avec l’action concrète au sein de l’agence. On n’a pas toujours en charge un projet depuis l’esquisse jusqu’au chantier, un projet sur lequel on peut mettre à l’épreuve tous ses idéaux. Mais il n’y a pas d’incompatibilités. »

Selon vous, à quoi sert l’architecture ?

« Elle sert à s’interroger sur notre environnement naturel et construit et à mieux y vivre. La finalité, c’est de savoir pourquoi on est là [l’Homme sur sa planète] et où on se dirige.

Bien sûr, il y a un premier niveau de lecture de l’architecture : la protection. On a peut-être d’abord construit pour se protéger des éléments qui nous entourent [pluie, neige, vent, prédateurs, etc.]. Mais cette lecture reste un peu superficielle.

L’architecture ajoute une dimension supplémentaire à la simple construction : elle fait entrer l’art et la culture dans l’acte de bâtir. L’architecture n’est pas le “bâtiment”, elle ne se résume pas à un secteur d’activité ou un outil purement économique. L’architecture permet de mieux comprendre notre planète, de mieux observer et de trouver un sens à nos activités. »

Quelle est la qualité essentielle chez un architecte ?

« L’écoute est essentielle. On peut avoir la vision dans l’espace, la notion des volumes et la capacité de comprendre la statique des édifices. On peut être sensible aux lumières et aux matières. Mais sans l’écoute, ça ne fonctionne pas. Par l’écoute, j’entends aussi la “diplomatie”, la “communication” avec les différents intervenants. Il ne s’agit pas d’avoir simplement la bonne idée. Il faut faire aussi passer cette idée. Cela donne une dimension sociale à notre métier, nous ne sommes pas dans notre « tour d’ivoire » à concevoir des éléments idéaux. Nous sommes au contact des mouvements de ce monde.« 

Quel est le pire cauchemar pour un architecte ?

« Le pire cauchemar serait de ne pas faire comprendre notre utilité et que l’on soit simplement écarté, ce qui n’arriverait pas à un médecin ou à un avocat car, dans notre société, tout le monde a compris leur utilité directe. En tant qu’architecte, on a toujours la sensation de marcher sur des oeufs. C’est mon ressenti. C’est une profession qui n’a pas toujours su s’ouvrir. On revient donc sur l’idée de l’écoute : il faut que l’on soit en phase avec nos concitoyens, qu’ils nous connaissent et comprennent l’intérêt de notre profession. »

Quelle est la commande à laquelle vous rêvez le plus ?

« Personnellement, indépendamment de l’agence, c’est sans aucun doute le grand nord ou le grand sud : les pôles. C’est-à-dire, aller soigner ces territoires où il y a beaucoup de dommages. Le rêve n’étant pas de construire encore mais plutôt de reconvertir, de retrouver une situation plus tolérable pour ces écosystèmes. Ce n’est pas qu’un simple rêve d’architecte, c’est un rêve ultime… »

Quel architecte admirez-vous le plus ?

« Il y a des architectes que j’aime pour leur calme et pour le discours qui accompagne leur oeuvre. J’ai par contre peu d’affinité avec les architectes qui font la « une » sans avoir une vraie réflexion.

Herzog et De Meuron ont un réel intérêt. D’autres acteurs plus classiques m’interpellent encore comme Renzo Piano, lorsqu’il décrypte un lieu et se fait expérimentateur de techniques.

Si je dois en citer un, je dirais Glenn Murcutt, dont le travail est, à mon sens, en rapport avec celui que l’on fait ici.
Mais il y a aussi Buckminster Fuller, PeterZumthor, Kengo Kuma et tant d’autres… »

Quelle est l’oeuvre construite que vous préférez ?

« Encore une question difficile… Je pourrais citer la Chapelle de Ronchamp, par exemple, pour n’en citer qu’une de Le Corbusier. Cela n’a rien à voir avec l’architecture que l’on expérimente en ce moment, mais il est permis d’apprécier des oeuvres très différentes. »

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