LE PROJET : Ecole Léon Jouhaux [Agence Tectoniques]

Quel était le projet Léon Jouhaux ?

« Il s’agit d’une extension d’école, dans un tissu urbain assez dense.

Elle joue d’une logique d’insertion, perceptible : glissée entre deux édifices, et littéralement “posée” sur l’un d’eux.

Elle donne aussi à lire 2 strates : rez-de-chaussée béton et étage en ossature bois :

  • Le socle béton accueille le restaurant, les services techniques, le hall d’accueil et le bureau de la directrice.
  • Au dessus, l’étage est construit sur des critères que l’on avait déjà expérimentés : ossature légère préfabriquée, beaucoup de lumière, toiture végétale. L’étage accueille quatre classes de maternelle avec local ATSEM, salle de propreté et salle de repos.

Ce sont deux façons de construire, différentes et superposées.

La vêture est un aspect important du projet : elle reflète la constitution interne de l’enveloppe. Si, au final, le béton et l’ossature bois ne sont pas visibles, ils sont suggérés par l’emploi de deux types de panneaux :

  • composite “ciment + cellulose + fibres organiques de synthèse” sur le béton,
  • composite “fibres de bois + résine thermodurcissable” sur le bois. »

Qu’avez-vous proposé de différent par rapport à d’autres agences afin d’êtres retenus ?

« Il y avait une attente de la mairie de Villeurbanne sur l’environnement, à laquelle notre esquisse tentait de répondre au mieux.

Un élément semble avoir été déterminant : les 4 classes de l’étage ouvrent sur une terrasse, ce qui je crois différenciait notre projet de celui des concurrents. Cette terrasse est une véritable cour, restituée en compensation de l’espace pris sur la cour existante pour construire l’extension. On y trouve des jardinières pédagogiques et elle est protégée du soleil. »

Quelles difficultés avez-vous rencontrées sur cet ouvrage ?

« En tant que jeune architecte, et face à l’une de mes premières expériences de chantier, j’ai été surpris par les difficultés de communication entre les différentes entreprises, et entre les entreprises et le maître d’oeuvre. Il y a des difficultés de coopération car on ne parle pas toujours le même langage. On revient encore une fois sur cette idée d’écoute. Il faut tisser des liens avec les entreprises afin de bien faire comprendre nos attentes et montrer vers quoi on veut aller.

On se heurte à certaines entreprises, pour qui toute intervention réputée imprévue fait baisser la rentabilité de l’opération. Encore faut-il distinguer “ce qui est imprévu”, de “ce qui est inévitablement à mettre au point sur chantier”, et pour lequel sont requis efforts et compétences de l’entreprise. La rentabilité économique des entreprises, condition de stabilité sociale et de prestations de qualité, n’est pas absente de nos considérations. Entre les ambitions architecturales d’un côté, et les outils et pratiques techniques en place de l’autre… il peut y avoir incompréhension, les enjeux sont souvent divergents.

Autre défi, accepté par tout conducteur de travaux et tout concepteur en phase projet ou exécution : maintenir le concept initial (le “parti”), sinon l’enrichir. Ne pas le détruire à force de compromis. Sur un projet, il y a de multiples intervenants et tout le monde tire la ficelle dans son sens ; si on laisse la pelote s’effilocher, il n’y a plus de projet. Il faut une vraie cohérence du projet, et rassembler les énergies. »

Est-ce qu’un architecte crée d’abord une forme, un espace et adapte les éléments du cahier des charges de la maîtrise d’oeuvre ou bien est-ce le cahier des charges qui définit la forme finale de l’ouvrage ?

« D’abord, la mise au point est longue et complexe en phase d’esquisse. Il ne s’agit pas d’un processus linéaire mais plutôt d’une série d’allers-retours, d’essais. Celui-ci diffère d’un projet à l’autre.

Le programme [cahier de charges] nous suggère des pistes, voire même un univers de formes qui peut ensuite être exploré, validé ou écarté. Et si le projet reste nécessairement calé sur les attentes du programme, nous sommes toutefois loin d’un dogme du genre “la fonction génère la forme”. Le site, son histoire, ses habitants, sont aussi des “ingrédients” du projet. La perception de l’architecte, ses propres projections sur ces éléments, ne sont pas sans influence. Les mouvements artistiques, politiques et sociaux d’une époque donnée non plus. Bref, le programme en lui-même ne ne suffit pas à définir un ouvrage… et heureusement.

Il arrive qu’une forme (ou un registre de formes, ou un langage particulier) paraisse a priori adaptée au projet. La suite de la recherche-conception confirmera sa pertinence… ou pas. Le “cahier des charges” n’est pas une entité malléable à souhait, qu’il faut “faire rentrer au chausse-pied” dans une boîte prédéterminée.

Dans l’édifice même, qui se définit progressivement, il y a des interactions entre les différentes “couches” selon lesquelles on peut le décomposer [morphologie générale, implantation, orientation, échelle, structure, espaces et sous-espaces, étagement, distribution, répartition des matériaux, localisation des usages, équipements, etc]. Tous ces éléments peuvent se révéler contradictoires, entre eux ou avec le programme. Il faut un certain esprit de synthèse pour produire une oeuvre intelligible…

Je ne crois pas qu’il y ait de réponse précise et universelle à votre question ! »

Qu’aimez-vous le plus dans cet ouvrage ?

« Le fait que l’on soit resté simple et très lisible. On a gardé un aspect très radical. La lecture sur rue est très parlante. On a été honnêtes. Cette construction s’inscrit dans le positionnement de notre agence. »

Comment arrive-t-on a harmoniser les couleurs d’une nouvelle façade avec les couleurs existantes de la rue ?

« En l’occurrence, sur ce projet, nous n’avons pas repris l’existant par petites touches en essayant d’harmoniser l’ancien et le nouveau de manière factice.

Seules les reprises des peintures existantes (rez-de-chaussée) ont été reprises avec des teintes à l’identique afin de ne pas dénaturer un édifice déjà très hétérogène.

Par contre, pour l’extension, nous avons adopté une position contemporaine. Les brises soleil sont jaune moutarde pour une question de lumière. On est resté dans une approche par la lumière. Il s’agit presque d’un regard de photographe : comment détacher les brise soleil du reste de la façade gris anthracite ?

En fait, les couleurs permettent de suggérer et d’appuyer un niveau de lecture du bâtiment : une peau abstraite, creusée par les ombres, superposée de façon nette au reste de l’édifice.

Et suivant la position du soleil, le choix de cette couleur permet des réflexions multiples et une coloration de l’ambiance lumineuse. »

Pourquoi avoir choisi un seul et unique matériau pour la façade et le brise soleil ? Vous auriez pu utilisez d’autre matériau comme l’aluminium ?

« Il ne fallait pas multiplier les lectures. Chaque ensemble architectonique se doit d’avoir une sorte d’intégrité, surtout mis en rapport avec l’existant, sinon on apporte plus de désordre que de richesse. J’aime bien l’idée que ces brise-soleil soient identifiables par les enfants. »

Je suis content de savoir que derrière cette façade et ses brises soleil se trouve l’ossature « façalu » LR 110 d’Etanco. Pourquoi avoir choisi une ossature aluminium ?

« Sur cette opération, nous avons travaillé en partenariat avec l’entreprise Reppelin. On avait un problème de dimensionnement des brise-soleil à résoudre, et cela ne pouvait se faire qu’en dialogue avec l’entreprise. Il y avait de telles contraintes mécaniques que l’on était plus orienté vers le métal. Le savoir faire de l’entreprise Reppelin touchait plus à l’aluminium qu’à l’acier. Ca allait dans le bon sens, avec un système modulable équerres + profils. »

[NDLR : façalu LR 110] dont le montage est propre et très rapide. Ce système avait son importance dans un esprit de filière sèche et de nuisances réduites sur chantier.

[En off :] « J’ajoute qu’il faut noter que l’aluminium présente des caractéristiques environnementales intéressantes sous réserve d’une filière recyclage parfaitement opérationnelle. En l’état actuel de la production, la part d’aluminium issue de la bauxite est encore bien trop importante. Quand verrons-nous les canettes devenir des profilés pour nos vêtures ? »

L’encastrement des poignées en partie basse de l’ouvrage dans une découpe rectangulaire du panneau est remarquable. Ces détails apparaissent ils en phase d’esquisse ou évoluent ils suivant l’avancement du projet ?

Ce détail [la vêture rapportée sur les portes de service] nous tenait à coeur et nous étions assez intransigeants la dessus. Nous l’avons dessiné pour l’appel d’offre afin d’attirer l’attention des entreprises. Mais nous avons attendu la phase d’exécution, avec Reppelin, pour le regarder vraiment. Dans un esprit d’échange. Le risque, avec cette méthode, est de ne pas être en face d’une entreprise qui joue le jeu de la mise au point concertée et de la qualité, ou de subir des aléas de chantier. Ici, l’entreprise n’était pas en manque de suggestions. Ce détail aurait peut-être même mérité plus de temps.

Lire le début de l’interview :